La petite hydraulique suisse aujourd’hui, et après?
Des qualités intrinsèques encore disponibles
En 2022, l’association Swiss Small Hydro (SSH) avait été invitée à produire un article pour le Bulletin [1] afin de dresser la situation de la petite hydraulique. Près de quatre ans plus tard, qu’en est-il du principe alors annoncé de «Protéger l’existant, poursuivre le développement et agréger»? Force est de constater que pérenniser les installations existantes s’avère une gageure. Bien qu’il s’agisse d’une énergie renouvelable, son potentiel pourrait être contraint à décroître face, notamment, aux diverses pesées d’intérêt, si les acteurs du domaine ne relevaient pas constamment les nouveaux défis auxquels ils sont confrontés. L’avenir de la petite hydraulique consiste à tirer parti des quelques conditions-cadres et modèles économiques qui lui sont encore favorables, en misant non seulement sur l’agrégation, mais aussi sur les projets citoyens et, plus encore, sur une flexibilité à tout point de vue. L’objectif restant toujours de mettre à profit ses qualités intrinsèques.
Les défis plutôt politiques de la petite hydraulique
Évoquer les conditions-cadres et des démarches politiques dans un magazine technique peut sembler rébarbatif et inapproprié. Or, c’est bien ici le rôle de l’association Swiss Small Hydro: aller au front politique pour défendre les intérêts de ses membres, des exploitants de petites centrales et autres acteurs du domaine (fournisseurs d’équipement, bureaux d’ingénieurs, distributeurs d’électricité, etc.).
Révisées pratiquement chaque année, les conditions-cadres sont de moins en moins favorables à la petite hydraulique. La situation pourrait toutefois être pire. Du fait, par exemple, de certains textes mis en consultation en 2025, et non retenus en 2026 dans les lois liées à l’énergie, l’association peut noter que les actions qu’elle a menées ne sont pas vaines.
Avant d’entrer en matière, voici un survol de quelques cas significatifs du contexte actuellement défavorable à la petite hydraulique:
- Le «Dialogue du Grimsel» entraîne la fermeture de trois petites centrales hydrauliques (représentant plus de 5 GWh de production électrique par an) et le classement de 53 cours d’eau bernois comme intouchables pour la force hydraulique.
- La volonté de rendre la Versoix comme elle l’était au XIXe siècle devrait entraîner la fermeture du Moulin de Richelien (figure de titre), à Versoix/GE, supprimant ainsi 245 kW de puissance installée et 1 GWh d’électricité par an, soit la consommation de 330 ménages [2]. En service depuis 1928, le site intègre une passe à poissons pour la montaison et un système pour la dévalaison, dont les efficacités piscicoles ont été démontrées.
- Un arrêt rendu en 2019 par le Tribunal fédéral impose la fin des droits immémoriaux et leur remplacement par des concessions (à durée limitée) [3]. Devant l’importance des démarches administratives et des frais engendrés, les petits propriétaires de ces droits dits aussi perpétuels préfèrent renoncer à leur site.
- Depuis le début de l’année, les projets de turbinage de trop-pleins sur les réseaux d’eau potable (nouveaux sites ou réhabilitations notables de sites existants) n’ont plus droit à la contribution d’investissement (CI), l’outil financier qui a fait suite à la rétribution à prix coûtant (RPC, ou système de rétribution à l’injection, SRI).
L’inventaire des écueils pourrait se prolonger, mais également s’ouvrir sur une note positive: sous l’impulsion de l’association SSH, le Conseil national a approuvé en mars dernier la motion «Ne pas renoncer à l’utilisation de la force hydraulique sur le Doubs».
Les facteurs de réussite des projets de petite hydraulique
En Suisse, le classement des cours d’eau, évoqué précédemment, réduit fortement la possibilité de créer de nouvelles installations en rivière. Il s’agit donc de mener des projets de réhabilitation de sites existants (rénovation et/ou agrandissement). Un autre potentiel intéressant est celui des «installations d’exploitation accessoire», ainsi désignées dans les conditionscadres, qui regroupent essentiellement les installations reposant sur le turbinage d’eau potable. Si, comme déjà évoqué, le turbinage des trop-pleins n’est pas la meilleure option économique, il reste toutefois des réseaux d’eau encore non valorisés pour leurs potentiels hydroélectriques.
Que l’installation soit en rivière ou d’exploitation accessoire, pour mener à bien le projet, la clé essentielle consiste donc à porter une attention spécifique et constante aux conditions-cadres, que ce soit au niveau des droits d’eau, des outils de financement ou des exigences environnementales. La clé suivante demandera de repérer les collaborations possibles, à proximité ou non du site de turbinage, que ce soit au niveau technique, mais aussi financier, à travers l’agrégation et/ou la mise en place de projets citoyens.
Les outils financiers fédéraux
Comme déjà brièvement mentionné, le dernier outil financier fédéral en date pour la promotion de la petite hydraulique est la contribution d’investissement (CI), avec un remboursement de 40 à 60% des coûts imputables.
En parallèle, la campagne d’assainissement écologique des centrales en rivière mises en service avant 2011 peut également être considérée comme un outil d’encouragement. Pour la petite hydraulique, il s’agit surtout d’implémenter des mesures de migration piscicole: des passes à poissons pour la montaison, et des systèmes empêchant les poissons d’entrer dans les turbines et leur permettant de dévaler les seuils. Dans ce cadre, les études, les mesures mises en œuvre et leurs contrôles peuvent être indemnisés jusqu’à 100%. De plus, l’inscription d’un site à l’assainissement a l’avantage de donner droit à la CI également pour les sites de moins de 300 kW de puissance brute moyenne dans le cas d’une réhabilitation notable.
Par exemple, la réhabilitation d’un site engendrant une augmentation de production électrique de plus de 20%, sans contrainte supplémentaire sur l’environnement, pourra bénéficier d’une CI d’un montant équivalent à 60% des coûts imputables (qui couvrent les remplacements de la turbine, de la génératrice, de la conduite forcée, des vannes, des armoires de commande, etc.), tandis que la construction d’une passe à poissons sera même indemnisée à 100%.
Actuellement, ces deux processus sont principalement ralentis par la nécessité de préfinancer les travaux. Ainsi, certains petits propriétaires se verront contraints d’abandonner leurs concessions, faute d’avoir pu répondre dans les temps à cette obligation imposée par les cantons. Cette tendance risque de se renforcer: en janvier 2026, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a annoncé que les délais des remboursements ne pourraient plus être garantis, et qu’une prolongation du délai pour commencer la réalisation des mesures d’assainissement, actuellement défini au 31 décembre 2030, serait possible. D’autres outils financiers fédéraux existent pour l’hydraulique, mais se révèlent moins pertinents pour les petites centrales.
L’ouverture à de nouveaux modèles économiques
Fin 2025, 686 sites en service bénéficiaient du tarif subventionné défini par le système de rétribution de l’injection (SRI). La transition imposée vers le prix de marché commencera en 2029 pour se terminer en 2048. En 2036, avec la fin du financement des frais supplémentaires (FFS), qui garantit un tarif de 15 ou 16 ct./kWh, 375 sites seront ajoutés à cette liste.
Le prix du marché n’étant en général pas la meilleure option pour la petite hydraulique, il est grand temps pour les propriétaires de sites bénéficiant du SRI ou du FFS d’envisager la suite en misant sur la consommation propre ainsi que sur l’ouverture à des communautés électriques locales (CEL) et à des pools d’énergie. Mutualiser les démarches administratives, tout en agrégeant les puissances, les productions électriques ainsi que les capacités de flexibilité, et être ouvert à l’évolution du marché deviennent des passages obligés pour la petite hydraulique.
SSH s’est lancée en 2025 dans la création d’un pool d’énergie de réglage pour la commercialisation de la puissance de réglage tertiaire (PRT) et secondaire (PRS) avec la société Fleco Power SA, un agrégateur expérimenté de plus de 130 installations. Pour les exploitants, participer à cette commercialisation offre la possibilité d’un revenu supplémentaire intéressant, estimé par SSH à environ 10'000 CHF/a à long terme pour une centrale de 1 MW [4].
Mais l’agrégation ne se limite pas aux seules centrales hydrauliques: le projet Papieri Cham [5], qui a reçu le Watt d’Or en 2024, constitue un bel exemple de regroupement dans le cadre de la consommation propre (RCP). Ce quartier de la ville de Cham, dans le canton de Zoug, combine environ un millier de logements, autant de places de travail, une station de recharge privée pour la mobilité électrique, ainsi qu’un système énergétique en grande partie autosuffisant grâce à une petite centrale hydraulique (figure 1), des installations photovoltaïques, de la géothermie et l’énergie thermique de la rivière Lorze.
En parallèle, les projets citoyens se développent, grâce, notamment, au soutien de l’Association suisse pour l’énergie citoyenne, ou encore à la coopérative d’énergie citoyenne Luciole, basée à Morges, avec un projet de turbinage au lieu-dit des Eaux-Minérales.
Parmi les autres modèles économiques, le projet Small-Hydro Mobility [6], mené de 2022 à 2024, n’a pas encore réussi à ouvrir une nouvelle voie de commercialisation par un lien direct entre une petite centrale et une borne de recharge électrique. Une idée prématurée?
Enfin, une autre possibilité serait le développement du pompage-turbinage en petite hydraulique. En identifiant le potentiel suisse, le projet HiDeStor [7], qui fera l’objet d’un article qui paraîtra début novembre dans le Bulletin 7/2026, a démontré l’intérêt de développer les sites de 5 à 10 MW pour des cycles journaliers de 3 à 6 h. L’objectif consiste surtout à offrir des sources de flexibilité pour les gestionnaires de réseau électrique, un service dont la rémunération est encore à optimiser.
Les compétences techniques locales
La plupart des constructeurs suisses sont plutôt spécialisés dans les turbines Pelton. Par exemple, les sociétés Gasa Hydro SA (VS), Telsa-Jacquier Luisier (VS) et Häny (SG) (jusqu’à fin 2026) en mettent chaque année en service, en général pour des installations d’exploitation accessoire. Ces turbines sont réalisées sur mesure, sur la base de profils hydrauliques dessinés par Mhylab. Par exemple, d’ici la fin de l’année, il est prévu de turbiner à nouveau les eaux usées traitées de la Ville de Nyon grâce à une nouvelle turbine Pelton (figure 2), plus puissante que l’ancienne pompe inversée bien trop bruyante et à l’arrêt depuis 2019.
Suivant une approche plus standardisée, la société Ensy AG (GR) réalise des machines dédiées au turbinage d’eau potable de petite puissance (figure 3), afin que les projets puissent être réalisés à moindre coût.
Mais il est nécessaire de disposer également de technologies adaptées aux sites en rivière inscrits à l’assainissement écologique, et donc éligibles pour des contributions d’investissement. Or, la plupart correspondent à des chutes de moins de 50 m, un domaine non couvert par les Pelton, mais plutôt par des turbines de type Kaplan, des Francis, voire par des vis hydrauliques. Parmi les réalisations relativement récentes en basse chute, une première turbine VLH (Very Low Head), d’origine française, a été mise en service à Martigny en septembre 2024, non pas pour ses propriétés piscicoles, comme évoqué dans l’article de 2023 [1], mais pour son adéquation avec les caractéristiques du canal de fuite de la grande centrale de Martigny-Bourg, soit une chute variant entre 2 et 2,5 m et un débit nominal de 10,2 m3/s [8].
Contribuer aux objectifs de la Confédération en matière d’énergies renouvelables
D’ici 2050, les centrales hydrauliques devraient produire 39,2 TWh d’électricité par an. Aujourd’hui, la moyenne annuelle à long terme est de 37,4 TWh. Compte tenu de l’assainissement des débits résiduels des centrales existantes et de l’évolution des conditions climatiques, SSH estime actuellement que, pour atteindre cet objectif, il faudra augmenter la production annuelle d’électricité hydraulique d’environ 4 TWh d’ici 2050. L’adoption de la loi pour l’accélération des procédures pour les énergies renouvelables, base importante pour la réalisation des 16 projets hydroélectriques d’intérêt national supérieur, n’y suffira pas [9].
Ce sont surtout les plus petites centrales hydroélectriques qui montrent ce qui serait encore fondamentalement possible (figure 4): elles s’avèrent brillantes dans le cadre de nouveaux concepts énergétiques décentralisés. Grâce à leur grande disponibilité et à leurs coûts de production attractifs, elles montrent comment contribuer à la transition énergétique même sans subventions. Alors pourquoi ne pas profiter de ce potentiel supplémentaire de plus de 1 TWh/a, qui est là, sous la main?
La petite hydraulique suisse aujourd’hui, et après?
Des qualités intrinsèques encore disponibles
Pour répondre aux objectifs de la Confédération en matière d’énergie renouvelable, les centrales hydrauliques devraient produire 39,2 TWh d’électricité par an d’ici 2050. Compte tenu de l’assainissement des débits résiduels des centrales existantes et de l’évolution des conditions climatiques, l’association Swiss Small Hydro (SSH) estime que, pour atteindre cet objectif, il faudra augmenter la production annuelle d’électricité hydraulique d’environ 4 TWh d’ici 2050.
Les petites centrales hydrauliques pourraient contribuer en exploitant un potentiel supplémentaire de plus de 1 TWh/a. Pourtant, la production de la petite hydraulique pourrait être contrainte à décroître face aux diverses pesées d’intérêt et à des conditions-cadres de moins en moins favorables. Le «Dialogue du Grimsel», par exemple, entraînera la fermeture de trois petites centrales hydrauliques et le classement de 53 cours d’eau comme intouchables pour la force hydraulique. La fin des droits immémoriaux et leur remplacement par des concessions a aussi amené plusieurs petits propriétaires de ces droits à renoncer à leur site. Ou encore, certains petits propriétaires se verront contraints d’abandonner leurs concessions, car ils ne pourront pas entreprendre les mesures d’assainissement requises – alors même qu’elles sont indemnisées jusqu’à 100% –, les travaux devant être préfinancés et les délais des remboursements ne pouvant plus être garantis.
Alors, comment exploiter le potentiel de la petite hydraulique? Le classement des cours d’eau réduisant fortement la possibilité de créer de nouvelles installations en rivière, la petite hydraulique doit se tourner de plus en plus souvent vers des projets de réhabilitation de sites existants (rénovation et/ou agrandissement), ou vers des «installations d’exploitation accessoire» (essentiellement liées au turbinage d’eau potable). Elle doit, en outre, s’ouvrir à de nouveaux modèles économiques. Avec la fin annoncée des tarifs subventionnés (RPC, SRI et FFS), il devient d’autant plus intéressant de considérer la consommation propre ainsi que l’ouverture aux communautés électriques locales (CEL) et aux pools d’énergie. Mutualiser les démarches administratives, tout en agrégeant les puissances, les productions électriques ainsi que les capacités de flexibilité deviennent des passages obligés pour la petite hydraulique. Une autre possibilité: le développement du pompage-turbinage en petite hydraulique permettrait d’offrir de la flexibilité aux gestionnaires de réseau électrique.
L’avenir de la petite hydraulique consistera donc à tirer parti des quelques conditions-cadres et modèles économiques qui lui sont encore favorables, en misant sur l’agrégation, mais plus encore, sur une flexibilité à tout point de vue.
Die Kleinwasserkraft in der Schweiz heute – und morgen?
Noch vorhandene Potenziale
Um die Ziele des Bundes im Bereich der erneuerbaren Energien zu erreichen, müssten Wasserkraftwerke bis 2050 jährlich 39,2 TWh Strom produzieren. Angesichts der Anpassung der Restwassermengen bestehender Kraftwerke und der sich verändernden klimatischen Bedingungen schätzt der Verband Swiss Small Hydro (SSH), dass zur Erreichung dieses Ziels die jährliche Stromproduktion aus Wasserkraft bis 2050 um rund 4 TWh gesteigert werden muss.
Kleinwasserkraftwerke könnten dazu beitragen, indem sie ein zusätzliches Potenzial von mehr als 1 TWh/a ausschöpfen. Dennoch könnte die Produktion der Kleinwasserkraft angesichts verschiedener Interessenabwägungen und zunehmend ungünstigerer Rahmenbedingungen zurückgehen. Der «Grimsel-Dialog» beispielsweise wird zur Schliessung von drei Kleinwasserkraftwerken und zur Einstufung von 53 Gewässern als für die Wasserkraft unantastbar führen. Das Ende der ehehaften Wasserrechte und deren Ersatz durch Konzessionen hat ausserdem mehrere Kleinwasserkraftwerksbesitzer dazu veranlasst, auf ihre Standorte zu verzichten. Zudem werden einige Besitzer gezwungen sein, ihre Konzessionen aufzugeben, da sie die erforderlichen Sanierungsmassnahmen nicht durchführen können – obwohl diese bis zu 100% entschädigt werden –, da die Arbeiten vorfinanziert werden müssen und die Rückzahlungsfristen nicht mehr garantiert werden können.
Wie lässt sich also das Potenzial der Kleinwasserkraft nutzen? Da die Klassifizierung der Gewässer die Möglichkeit, neue Anlagen in Flüssen zu errichten, stark einschränkt, muss sich die Kleinwasserkraft zunehmend auf Sanierungsprojekte bestehender Standorte (Renovierung bzw. Erweiterung) oder auf «Nebennutzungsanlagen» (vor allem im Zusammenhang mit der Trinkwasserturbinierung) konzentrieren. Zudem muss sie sich neuen Geschäftsmodellen öffnen. Angesichts des angekündigten Auslaufs der subventionierten Tarife (KEV, EVS und MKF) wird es umso interessanter, den Eigenverbrauch sowie die Öffnung für lokale Elektrizitätsgemeinschaften (LEG) und Energiepools in Betracht zu ziehen. Die Bündelung von Verwaltungsabläufen bei gleichzeitiger Zusammenlegung von Leistungen, Stromproduktionen sowie Flexibilitätskapazitäten wird für die Kleinwasserkraft zu einem unverzichtbaren Schritt. Eine weitere Möglichkeit: Der Ausbau der Pumpspeicherkraftwerke in der Kleinwasserkraft würde es ermöglichen, den Stromnetzbetreibern Flexibilität zu bieten.
Die Zukunft der Kleinwasserkraft wird daher darin bestehen, die wenigen noch günstigen Rahmenbedingungen und Geschäftsmodelle zu nutzen, indem man auf Aggregation setzt, aber vor allem auf Flexibilität in jeder Hinsicht.