Comment combler le fossé
Congrès suisse de l’électricité – 15 et 16 janvier 2026
Après l’ouverture du 19e Congrès de l’électricité par le président d’Electrosuisse, Dieter Reichelt, le président de l’AES, Martin Schwab, a abordé le thème «Construire des ponts ensemble» dans son discours d’introduction. Il a présenté l’indice suisse d’approvisionnement en électricité, qui permet d’évaluer la situation du système électrique. L’objectif consiste à représenter la situation à l’aide d’un seul chiffre, tout en tenant compte des facteurs pertinents. Selon l’étude de l’AES, cet indice s’élève actuellement à 69% – à 100%, l’approvisionnement en électricité serait assuré de manière durable en 2050. Il y a donc du retard à rattraper: au niveau de la production d’électricité et de l’extension des réseaux, mais aussi dans le contexte du réseau européen. L’AES soutient l’accord sur l’électricité des Bilatérales III, mais sa mise en œuvre devrait être aussi simple et non bureaucratique que possible. Martin Schwab a invité le secteur à mettre en place des tarifs dynamiques, avec un traitement automatique du signal de prix. «Ce sera un processus de longue haleine jusqu’à ce que cela soit introduit à grande échelle. Mais il faut bien commencer un jour», a-t-il déclaré.
Nadine Brauchli, responsable du domaine Énergie à l’AES, a ensuite présenté plus en détail l’indice suisse d’approvisionnement en électricité. À l’avenir, celui-ci sera calculé régulièrement afin de montrer l’impact des décisions politiques sur l’approvisionnement en électricité. La demande va croître en raison de la mobilité électrique, des nouveaux centres de données et de l’électrification de l’approvisionnement en chaleur. Selon les prévisions, l’augmentation de la production d’électricité nécessaire pour couvrir les besoins hivernaux ne sera pas suffisante. Les grands projets prévus d’ici 2050 ne permettront pas de fournir suffisamment d’électricité en hiver. Les centrales hydroélectriques pourraient améliorer la situation, et le développement du photovoltaïque devrait viser une production hivernale maximale. En raison d’une acceptation insuffisante, les objectifs ne seront toutefois pas atteints, en particulier dans le domaine de l’énergie éolienne. C’est là qu’il est nécessaire de fournir de gros efforts. Les installations solaires alpines n’ont pas non plus atteint les résultats escomptés: leur délai a expiré à la fin 2025, et seule environ la moitié des projets lancés sera achevée. La flexibilité gagnera donc en importance à l’avenir.
Le plus grand défi réside dans le stockage saisonnier, car la faisabilité technique et la rentabilité font défaut. Des alternatives doivent être trouvées pour les projets qui ne seront pas mis en œuvre. À partir de 2045, environ 50% de production supplémentaire seront nécessaires en hiver. L’indicateur «Réseau» s’élève à 57 points pour 2050, et le sous-indicateur «Disponibilité des capacités transfrontalières», sans accord d’électricité, atteint 41 points. L’extension du réseau de transport ne progresse pas non plus comme prévu. Nadine Brauchli en tire la conclusion suivante: «Nous avons besoin rapidement d’une solution socialement acceptable.» En effet, aucun des cinq indicateurs qui composent l’indice n’est en bonne voie. Elle a appelé à concentrer les efforts de promotion sur la production hivernale et à adopter l’accord sur l’électricité avec l’UE.
La situation européenne
Bernard Fontana, PDG d’EDF, a présenté le point de vue français. À l’aide d’un graphique, il a expliqué l’accélération de l’électrification dans tous les secteurs (transports, construction et industrie) et a souligné le fait que celle-ci était beaucoup plus rapide en Chine qu’en Europe et aux États-Unis. Elle y atteint aujourd’hui 30%, alors qu’en 2010, elle était encore inférieure à 20%, tandis que l’Europe et les États-Unis ne dépassent actuellement que de peu les 20%, et ce, même s’ils étaient autrefois bien plus avancés que la Chine en matière d’électrification. Il a appelé de ses vœux des conditions d’investissement favorables pour tous les types de production d’électricité sans émissions de CO2, et a plaidé en faveur d’un renforcement des réseaux et d’une flexibilité accrue afin d’améliorer la sécurité d’approvisionnement.
Remigiusz Warzywoda, directeur adjoint de la coopération internationale du gestionnaire de réseau polonais PSE SA et membre du conseil d’administration de l’ENTSO-E, a expliqué la synchronisation des États baltes avec l’Europe continentale, qui a donné naissance à l’un des plus grands systèmes synchronisés au monde. Motivés par la situation géopolitique, les pays baltes sont passés du système électrique russe, avec lequel ils partageaient une douzaine de connexions pour le transport d’électricité, à une connexion unique avec l’Europe. Le projet, qui a été ralenti par la pandémie de Covid et les retards de livraison qui en ont résulté, puis accéléré par la guerre en Ukraine, a pu être achevé fin 2025.
Des opinions divergentes
Une table ronde animée a suivi, au cours de laquelle Benoît Gaillard, conseiller national PS, et Christian Imark, conseiller national UDC, ont présenté les arguments contre l’accord sur l’électricité. Les arguments en faveur de l’accord ont été présentés par Susanne Vincenz-Stauffacher, conseillère nationale PLR, Jean-Philippe Kohl, vice-directeur de Swissmem, et Christoph Brand, CEO d’Axpo.
Table ronde, animée par Andi Lüscher (au centre), avec Benoît Gaillard (PS), Christian Imark (UDC), Susanne Vincenz-Stauffacher (PLR), Jean-Philippe Kohl, vice-directeur de Swissmem, et Christoph Brand, PDG d’Axpo (de g. à d.).
| Figure: Romeo BaslerLa coopération, clé de l’efficacité
La deuxième journée a été ouverte par Michael Strugl, président du conseil d’administration de Verbund AG et président de l’association Österreich Energie. Il a expliqué la situation autrichienne en matière d’approvisionnement en électricité et a évoqué les possibilités de coopération dans le domaine des échanges transfrontaliers d’électricité entre la Suisse et l’Autriche. Il a ensuite ajouté: «L’énergie s’inscrit en réalité dans un contexte mondial.» Dans le nouvel ordre mondial, les États-Unis, l’Europe et la Chine occupent une position dominante. L’Europe importe de l’énergie, les États-Unis exportent du gaz, et la Chine mise principalement sur le charbon et les énergies renouvelables. Ce rapport de forces exerce un impact sur les marchés et les prix de l’énergie. Mais en réalité, selon lui, l’Europe aurait la capacité et les ressources nécessaires pour être autonome. En Autriche, environ 40% de la consommation totale d’énergie est couverte par des énergies renouvelables, principalement par l’énergie hydraulique.
Il a également expliqué la fragmentation du marché intérieur européen due au manque de capacités de réseau. En cas de congestion du réseau, les zones sont découplées, ce qui entraîne des différences de prix. En octobre 2025, la différence entre l’Allemagne et l’Autriche était particulièrement importante, ce qui a entraîné un désavantage en termes de prix pour l’industrie autrichienne. Pour obtenir des prix plus bas et plus uniformes, les réseaux doivent également être améliorés au niveau transfrontalier. Michael Strugl a souligné que «l’électricité obéit aux lois de la physique et non à une idéologie» et a plaidé en faveur d’investissements dans la production d’électricité nationale afin d’assurer l’approvisionnement du pays sans dépendre des importations. En Autriche, comme en Suisse, l’énergie hydraulique est pratiquement capable de couvrir la charge de base, et c’est le photovoltaïque qui connaît la plus forte croissance en termes de part de marché. La grande différence réside dans l’énergie éolienne. L’Autriche profite du vent en hiver, car l’énergie hydraulique produit moins à cette période. Sans l’énergie éolienne, une flexibilité nettement plus importante est nécessaire.
Michael Strugl a conclu son intervention en évoquant la coopération européenne, qui crée des effets de portefeuille, tant sur le marché de l’électricité que sur les marchés de l’énergie de réglage et de capacité. Une coordination des marchés de capacité pourrait permettre à toutes les parties concernées de réaliser des économies, car la coopération réduirait de moitié les besoins de flexibilité résiduelle. La transition énergétique deviendrait ainsi moins onéreuse.
La densité réglementaire, un fardeau
Lors d’une table ronde, Cristina Pastoriza (responsable Innovation aux SIG), Michael Gruber (CEO d’Energie Thun) et Martin Pflugshaupt (directeur d’Energie Gossau et de Pflugshaupt Engineering) ont discuté de leurs expériences pratiques après un an d’application de la loi sur l’électricité. Conclusion: la densité réglementaire a pris des proportions énormes. L’adoption de la loi sur l’électricité a entraîné plus de 372 dispositions. Il a fallu apprendre à gérer ce flot. La charge administrative correspondante mobilise des ressources et est inefficace. Les participants à la table ronde ont constaté que de nombreuses options ne sont pas du tout demandées. En ce qui concerne les tarifs dynamiques, on espère non seulement attirer les passionnés, mais aussi motiver le plus grand nombre possible de clients.
Michael Lehning, professeur au Laboratoire des sciences cryosphériques de l’EPFL, a expliqué comment combler le déficit hivernal. Si les installations éoliennes et solaires sont installées aux endroits adéquats, les importations peuvent être pratiquement éliminées sur l’ensemble de l’année. Pour cela, les centrales hydroélectriques doivent être exploitées de manière à servir au mieux le système. De bonnes prévisions météorologiques permettent également de réduire considérablement les pics d’importation. Dans l’ensemble, la Suisse est bien placée pour intégrer le solaire et l’éolien dans son système énergétique.
Atteindre la stabilité grâce à la flexibilité
Robert Itschner, CEO de BKW, a ensuite qualifié la flexibilité intelligente de nouvelle monnaie du système énergétique. Elle contribue à stabiliser un système énergétique de plus en plus volatil. À cette fin, BKW souhaite augmenter sa flexibilité de 600 MW d’ici 2030. Le pooling constitue également un sujet important, car il permet l’intégration de micro-installations. BKW génère aussi de la flexibilité avec des centrales au fil de l’eau pour le marché des services. À l’avenir, des signaux tarifaires en temps réel sur tous les niveaux de réseau seront essentiels pour contrôler le système.
Steffen Pleser, Global Head of Power & Utilities chez UBS, a expliqué les évolutions des marchés financiers dans le domaine de l’énergie. La situation européenne diffère de celle des États-Unis. Du point de vue des marchés financiers, le secteur des gestionnaires de réseau entre dans une phase de croissance et réalisera des investissements colossaux dans les réseaux électriques. Pour ce faire, le marché a besoin d’un cadre approprié et de stabilité pour les investissements, mais il est prêt à investir.
Le Congrès suisse de l’électricité a été clôturé avec brio par Benoît Revaz, directeur de l’OFEN, qui remplaçait le conseiller fédéral Albert Rösti, absent pour cause de maladie. Il s’est réjoui que la discussion n’ait pas porté uniquement sur la production, mais aussi sur la flexibilité et la gestion de la demande, des thèmes de plus en plus importants. Il a conclu en déclarant: «L’ère de l’électricité est arrivée – une excellente nouvelle pour tous les représentants présents dans cette salle. Mais nous avons aussi tous le devoir d’apporter notre pierre à l’édifice.»